Petite enfance : Mam, privé lucratif et reconnaissance des assmats
Entre développement du privé lucratif, fragilisation du service public et montée en puissance des Mam, le secteur de la petite enfance connaît de profondes mutations. Pierre Moisset analyse ces évolutions et interroge la place des assistantes maternelles dans ce paysage en recomposition.
Dernier volet de cette série en trois articles, ce texte replace les maisons d’assistantes maternelles dans un contexte plus large : évolution de l’accueil du jeune enfant, rôle des collectivités et reconnaissance professionnelle. Lire le premier volet de la série : https://sap-cgt.social/2026/01/05/maisons-dassistantes-maternelles-une-formule-davenir/
Propos recueillis par Chrystel Jaubert
Le privé lucratif dans la petite enfance
Micro-crèches, groupes privés et qualité d’accueil
Le secteur privé lucratif se taille la part belle et de plus en plus. Quel regard portez-vous sur l'évolution du secteur de la petite enfance ?
Depuis un an, je travaille sur la question en vue d’un article pour les Pros de la petite enfance. Je regarde l’ensemble du secteur, des groupes privés lucratifs réduits avec de petits réseaux de micro-crèches aux quatre grands groupes, LPCR, People & Baby, Babilou et la Maison Bleue. Ce n'est pas tout à fait la même chose. En tout cas, selon les rapports de l'IGAS et de l'IGF, il est difficile de dire de manière univoque que l'arrivée du privé lucratif dans la petite enfance a dégradé la qualité d’accueil. Je n'ai pas d'éléments qui permettent de le dire de manière claire. Une des accusations, c'est l'idée qu'on a marchandisé l'accueil des jeunes enfants, que ces acteurs manqueraient de probité, seraient plus intéressés par leur gain et qu’ils auraient ainsi dégradé de différentes façons l'accueil des jeunes enfants. En dehors de cas aussi spectaculaires que People & Baby ou la Maison Bleue, c'est plus dur à affirmer pour les petits réseaux. Dans les recherches que j'ai menées auprès des professionnelles de l'accueil collectif, elles affirment que le privé lucratif ne se distingue pas par une moins bonne qualité d'accueil des jeunes enfants. Peut-être se cachent-elles la vérité, mais je fais tout de même confiance à leur point de vue. Les chiffres du rapport de l'IGAS de 2023 sur le fait d'exposer les enfants à une restriction alimentaire du fait d'un manque de prévision du nombre de repas, ne concerne pas plus particulièrement le privé lucratif.

À propos des micro-crèches, si je me fie là aussi à mes recherches, les professionnelles qui y travaillent signalent une qualité de vie au travail et une qualité d'accueil des enfants bien supérieure à celles qui travaillent dans les autres établissements d'accueil collectif. Elles font état de beaucoup de solidarité d'équipe, de cohésion et de locaux plutôt de bonne qualité. Donc, moi, je ne vois pas sur le terrain un ressenti professionnel qui dirait que les micro-crèches sont problématiques pour l'accueil des jeunes enfants. Elles sont plutôt un lieu de bonheur professionnel dans l'accueil collectif de la petite enfance, privé lucratif ou pas. Les études que je mène depuis maintenant plus de dix ans montrent plutôt que la dégradation de la qualité d'accueil et de la relation d'équipe est proportionnelle à l'augmentation de la taille de l'établissement. On pourrait dire globalement et de manière caricaturale, qu’à grand établissement, gros problème. Le sentiment de faire un travail de moins bonne qualité avec les enfants, le sentiment d'être usée au travail ou fatiguée est très nettement corrélé avec la taille de l'établissement. Selon moi, le format micro-crèche en lui-même ne semble pas poser question. En tout cas, je n'ai pas d'éléments qui me permettent de dire le contraire. En revanche, selon le mode de financement, PSU ou Paje, il existe un problème dans le fléchage social du service d'accueil du jeune enfant, les micro-crèches Paje s’adressant à des familles plus fortunées.
Mes principales conclusions à propos du privé lucratif, c'est qu'aujourd'hui, on ne peut pas discerner de gain, à part le gain de création de places et de dynamisme de création de places. On ne peut pas dire que le privé lucratif ait apporté quelque chose au secteur.
Le rôle des collectivités locales
Pourquoi les collectivités ont-elles recours au privé lucratif ?
Elles le font parce qu’elles sont bridées par les restrictions budgétaires. Mais elles sont aussi bridées politiquement car on les a laissées libres de se positionner ou pas sur ce sujet et avec des budgets restreints, ce qui fait que ça a aussi favorisé le privé. Lequel privé n'a pas de vertu en soi. Par ailleurs, les collectivités n'ont pas le pouvoir de s'opposer à une ouverture de crèche privée sur leur territoire. Le département peut donner ou pas son agrément selon des critères de qualité d'accueil, mais pas la commune. C'est ce que le service public de la petite enfance (SPPE) devait changer en partie, avec l'idée que les communes, en devenant organisatrices de l'accueil du jeune enfant sur leur territoire, pouvaient se prononcer sur le bien fondé de la création de nouveaux établissements ou pas. En l'occurrence, elles sont plutôt favorables à l'ouverture de structures pour lesquelles elles n'ont rien à payer. Là aussi, il faudrait vérifier de plus près. Je peux tout à fait imaginer que ce soit un gain facile mais ça doit varier selon les territoires. Dans certains établissements privés, la commune est réservataire d'un nombre de berceaux et signe alors une délégation de service public. Le groupe privé lui « vend » une place d’accueil à quelques milliers d’euros pour l'année. Victor Castanet cite des exemples dans son livre Les Ogres. Des municipalités ont pu se lancer là-dedans parce que c'était très attirant de passer d'un coût de 12 000 euros l'année à 3 000, 5 000, 6 000 euros l'année.

Je considère que c’est aussi le fait d'un manque d’information des élu·es sur le coût réaliste d'une place d'accueil et que ça vient d'une politique plus fondamentale qui n'a pas pensé, calculé, pondéré précisément, le coût d’une place d'accueil d'un jeune enfant à l'année en collectif. Il faudrait prendre en compte l'ensemble des coûts dont l'usage du CIFAM, le crédit d'impôt famille, par les entreprises réservataires dans le privé lucratif ainsi que tous les coûts cachés : le coût de la place à l'année payée par les parents, la Paje et autres aides de la CAF, les subventions, les crédits d’impôt, les aides diverses… qui constituent un coût total pour la collectivité. Il y a consensus aujourd’hui sur le fait qu’une place d'accueil en structure collective d'un jeune enfant, quel·le que soit celui ou celle qui paye, se monte à 12 000 euros annuels. En comptant les fluides, la nourriture, les professionnelles, le bâtiment... Quand de grands groupes privés arrivent et proposent aux acteurs locaux des places à 6000 euros, c'est qu’il y a un piège et un problème quelque part.
Les Mam comme alternative possible
Une formule d’avenir sans hiérarchie
Vous qualifiez les Mam de « formule d'avenir ». Qu’entendez-vous par là ?
D’un côté, j’observe ce que je viens de vous dire sur l'accueil collectif, c'est-à-dire les petits établissements sont un lieu de bonheur professionnel. Une Mam fait à peu près la taille d'une micro-crèche, puisque 3 ou 4 assmats avec 3 ou 4 enfants chacune donnent un accueil de 12 enfants également. Cette dimension d'accueil avec quelques professionnelles et quelques enfants a l'air d'énormément plaire aux professionnelles, assmat ou accueil collectif, ainsi qu’aux parents. D’un autre côté, les Mam viennent remettre en question l'ensemble des hiérarchies professionnelles existant dans l’accueil collectif entre auxiliaires de puériculture, éducatrices de jeunes enfants, titulaires du CAP… En Mam, ce n'est pas le diplôme qui compte, c'est l’agrément qui est égal pour tous.

Je pense donc que les Mam viennent répondre à une envie d'accueillir collectivement les enfants dans un lieu de taille réduite et ressentie comme étant plus confortable en termes de relations entre adultes et entre enfants. Comme je l’ai dit, elles viennent aussi répondre à une remise en question des hiérarchies traditionnelles, sanitaires et éducatives, dans la petite enfance en France. En Mam, travailler auprès d'enfants, c'est travailler auprès d'enfants, ce n'est pas avoir un diplôme et ce n'est pas un·e responsable qui décide de telle ou telle activité, c'est toute personne qui se penche sur la question, qui y réfléchit, qui est capable d'élaborer là-dessus, qui va pouvoir le dire, qui va pouvoir se prononcer là-dessus. Je suis quasiment sur une réflexion en termes anarchistes, au sens noble du terme, pas dans le chaos, mais dans l'idée qu'on se coordonne sans gouvernement, sans hiérarchie, par l’échange et la conversation. En gardant bien conscience du coût et de leur très probable instabilité, les Mam me semblent une formule d'avenir, en tout cas que je pourrais appeler de mes vœux, parce qu'elle permet de concrétiser cela malgré cet entre-deux juridique un peu bancal.
Conditions de pérennisation et cadre juridique
Justement, selon vous, que mettre en œuvre pour soutenir les Mam et les pérenniser ? Faut-il un autre cadre juridique ?
Pendant le confinement, j’avais posé des questions aux assmats sur un changement de cadre juridique pour leur activité. Je leur avais demandé notamment si, plutôt qu'être salariée ou multi employeur, elles ne préfèreraient pas passer par des entreprises de portage salarial ou par différentes formes d'intermédiation qui leur garantirait un salaire et un employeur unique. Une grande majorité d’entre elles s’est dit très attachée au statut de salariée multi employeur. Ce qui, dans le cas des Mam, pose question puisqu'il y a la délégation des contrats de l'une à l'autre. Donc, je n'arrive pas trop à me positionner là-dessus. Je préfère rester fidèle à ce qu’elles m’ont répondu et je dirais que si elles y tiennent, c’est qu’elles ont probablement de bonnes raisons.
En revanche, j'aimerais bien que les PMI soient un peu au diapason, parce qu’aujourd'hui, en fonction des départements, elles sont plus ou moins hostiles ou favorables aux Mam entre certains départements qui édictent des livrets de création de Mam et d’autres qui ont plutôt une posture hostile, voire arbitraire. À l'époque où j'avais fait ces entretiens, quatre professionnelles qui avaient monté un projet de Mam ne pouvaient pas travailler à quatre en journée car leur PMI leur imposait d’être deux professionnelles au maximum et en même temps dans les locaux. Sans aucune raison ou justification, juste une espèce d’oukase. Aussi, elles devaient toutes travailler à temps partiel.

Par ailleurs, je pense qu’il faut faciliter la possibilité de suivre des formations en journée lorsqu’on est multi employeur avec des jours de fermeture de la Mam. Aujourd’hui, les assmats se forment le soir et le week-end parce qu’il est compliqué de faire porter par un des employeurs le congé de formation. Dans le même ordre d’idées, j'ai aussi rencontré des assmats en Mam qui payaient elles-mêmes leur psychologue pour faire de l'analyse de pratique auprès d'elles. Il faudrait faciliter l’accès à ces temps de formation et d’analyse de pratiques tout en favorisant les formes autonomes de gestion des Mam. Il ne s’agit pas de leur donner un référent extérieur issu de la PMI ou de la collectivité, elles n'ont pas besoin d'être chaperonnées. Pour l’anecdote, j'avais rencontré un entrepreneur qui voulait monter une sorte de labellisation, de franchise de Mam en fournissant aux assmats un kit de création clé en main pour qu’elles travaillent ensuite dans son réseau. Je suis totalement hostile à l’idée que quelqu'un vienne faire son beurre sur les Mam. J'ai plutôt envie de prendre le risque de plein de petites expériences qui peuvent se casser la figure, mais qu’on peut aider quand même, notamment en leur offrant des supports. Ce serait ma seule réponse. Simplifions l’accès à la formation et l’analyse de pratique en journée pour les assmats et on aura déjà fait un bon pas.
Reconnaissance et environnement de travail
Une reconnaissance encore insuffisante
Les assmats s’estiment mal reconnues. Au-delà de la question du salaire, comment vous voyez les choses ?
Toutes les professionnelles de la petite enfance s'estiment mal reconnues et les assmats encore plus parce qu'elles viennent de ce que j'appelle la filière maternalo-domestique, c'est-à-dire historiquement, des nounous au noir. C'est l'idée que vous êtes une femme, vous avez des enfants, vous avez un logement, vous savez faire moyennant un agrément et une formation. Ce problème de reconnaissance est assez classique dans ces professions.
Ce qui me semble peut-être jouer encore plus pour les assmats, c'est que pour améliorer leur activité au quotidien, elles ont besoin d’un environnement extérieur de qualité autour de leur lieu d'accueil. Il faut le noter, les assmats sortent beaucoup plus que les professionnelles des crèches et circulent pas mal dans les espaces publics. Et il est vrai qu'avoir des trottoirs assez larges pour accueillir des poussettes multiples, des passages piétons suffisamment protégés pour se promener avec de jeunes enfants en ville, des squares de qualité ni vétustes ni dégradés où elles puissent faire jouer les enfants, un accès à une médiathèque, une ludothèque et bibliothèque pas trop éloignées, sont des points déterminants. L’espace public fait en quelque sorte partie de l'espace d'accueil des assmats. À ce titre, les collectivités territoriales auraient un grand rôle à jouer dans l'amélioration de l'environnement.
Se regrouper, c’est se protéger.

Lire les premiers volets de la série :
Cette série a donné la parole à la recherche pour mieux comprendre ce que les Mam transforment — et ce qu’elles interrogent — dans le travail des assistantes maternelles.
Lire le premier article : Maisons d’assistantes maternelles : une formule d’avenir ?
Lire le deuxième article : Travailler en Mam : exigences, instabilité et pratiques professionnelles