Ne plus payer pour travailler : le combat d’une auxiliaire de vie pour ses indemnités kilométriques
Aide à domicile en colère : le pouvoir d’achat en berne
Manuela Cabot Salar est auxiliaire de vie chez Onela à Libourne, en Gironde. Déléguée syndicale et élue CGT au CSE, elle a lancé une pétition qui a recueilli 80 000 signatures, après des négociations infructueuses et face à l’explosion du prix du carburant. Rencontre.
Auxiliaires de vie, aides à domicile, salarié·es du secteur : nous refusons de payer pour travailler. Signez la pétition pour exiger une revalorisation immédiate des indemnités kilométriques.
Devenir auxiliaire de vie : un métier appris sur le terrain
Des débuts sans qualification dans l’aide à domicile
Manuela Cabot Salar a commencé sa carrière sans qualification ni diplôme, presque par hasard. C’était en 2000, au sein de l’association Familles rurales, animée par des personnes de la paroisse.
« Elles m’ont demandé si je voulais faire un peu de ménage chez les personnes âgées, se souvient-elle. Je me suis dit que ça ne devait pas être compliqué ».
À l’époque, rien n’est professionnalisé, il n’y a pas de formation, pas d’harmonisation des tâches : « J’étais sans travail, j’ai accepté comme ça, c’était un esprit familial, on construisait les plannings ensemble, en tenant compte des disponibilités de chacun·e et de façon cohérente ».
La professionnalisation progressive du métier d’auxiliaire de vie
Manuela met le pied à l’étrier et peu à peu, des dispositifs de professionnalisation se mettent en place avec des formations courtes sur l’entretien des locaux, les différents produits d’entretien, les techniques de nettoyage, car « il y a un ordre à respecter, il faut toujours partir du plus propre vers le plus sale comme pour une toilette », mais aussi l’entretien du linge, les gestes de premiers secours ou les différentes pathologies.
« Tout ça s’est étalé sur 15 ans ».
Six ans après ses débuts, l’association locale laisse place à une structure plus grande, La Girondine, pilotée depuis Bordeaux, définissant les plannings de façon arbitraire : « Il n’y avait plus ce côté familial et sympathique », déplore-t-elle.
L’engagement syndical face aux conditions de travail dans l’aide à domicile
Un engagement CGT né d’une histoire familiale
En parallèle, Manuela s’investit dans le syndicalisme à la CGT. Elle assure des permanences juridiques à l’union locale de Libourne. Son engagement vient de loin.
Quand son père, d’origine portugaise, a rencontré des difficultés, « la CGT était là, la CGT l’a défendu ». Elle l’accompagnait alors auprès de son défenseur syndical pour l’aider car son père maîtrisait mal la langue française et méconnaissait les lois.
« Je voulais rendre la pareille, faire pour des gens en difficulté ce que la CGT avait fait pour mon père ».
Quand l’étiquette syndicale change le regard de l’employeur
Manuela devient conseillère aux prud’hommes. Pas de problème les premiers temps avec son employeur, mais les choses changent le jour où elle doit faire connaître son planning de conseil de prud’hommes pour adapter ses interventions à domicile.
« Le discours a été complètement différent et mes soucis ont commencé dans cette entreprise-là, parce que je n’étais plus la petite aide-ménagère docile, j’avais une étiquette ».
À partir de là, elle hérite des dossiers les plus compliqués, notamment celui d’un homme avec lequel elle rencontre beaucoup de problèmes.
Quand le domicile devient un lieu de danger pour les salariées
Agressions, alertes ignorées et absence de protection
Manuela raconte longuement ses déboires avec cet homme séropositif, atteint d’un cancer, récemment arrivé de Paris et isolé dans la région de Libourne, en proie à une addiction aux drogues. Très vite, la relation dérape.
« Quand j’arrivais chez lui, il se masturbait. Je l’ai signalé. Je l’ai remonté à ma direction qui m’a rétorqué que dans certains pays, c’est considéré comme du soin ».
Les sollicitations déplacées se multiplient, jusqu’à ce qu’il lui demande de l’accompagner à tous ses rendez-vous, refusant de prendre des taxis-ambulances, obsédé par Manuela qui était alors la seule personne qu’il voyait.
Manuela alerte à nouveau, réclamant qu’une autre personne intervienne, en pure perte : « J’étais devenue sa chose, il était focalisé sur moi, il y avait une confusion énorme dans son esprit, d’autant qu’en plus de ses traitements, il prenait des drogues illégales ».
Le droit de retrait face à une situation dangereuse
La direction ne bouge toujours pas. Jusqu’au jour où, sous prétexte de courses en centre-ville, il revient énervé dans la voiture, disant qu’il n’avait pas pu trouver son ami « pour avoir sa came ».
Manuela est hors d’elle : « Il est hors de question que j’emmène qui que ce soit acheter de la drogue. Si je me fais arrêter par la police, je vais avoir des ennuis », lance-t-elle à son employeur.
Celui-ci lui rétorque que « pour La Girondine, c’est une course comme une autre et que si vous n’êtes pas capable de prendre en charge des dossiers comme celui-là, on ne vous donnera plus rien », se rappelle-t-elle.
La situation finit par exploser un lundi de Pâques où Manuela, en repos, ne se rend pas chez lui, ce qui le met en rage. Lorsqu’elle y retourne, la tension monte jusqu’à ce qu’il s’empare d’une machette posée contre un meuble du salon.
« Il me saisit par le bras. Il brandit la machette au-dessus de ma tête et me dit que je vais voir ce que c’est une agression ».
Manuela le repousse et s’enfuit par la fenêtre du salon. Réfugiée chez un autre bénéficiaire, elle reçoit dans l’après-midi un appel de son mari, alerté à son tour par des menaces de l’homme.
Lorsque son employeur la rappelle, retournant la situation, il lui reproche la réaction de son conjoint : « C’était une personne fragile, vulnérable et votre mari n’avait pas le droit de l’agresser ».
La Girondine lui interdit de porter plainte, mais Manuela tient bon, décide de ne pas y retourner et de faire valoir son droit de retrait.
Le témoignage de Manuela n’est pas un cas isolé. Partout, les aides à domicile parcourent des kilomètres indispensables, trop souvent à leurs frais. Retrouvez la mobilisation “Coup de pompe” et les revendications portées par les organisations syndicales.
Reconnaissance professionnelle : se former pour faire reconnaître ses compétences
Une rupture après quinze ans dans l’aide à domicile
« À partir du moment où la direction a su que j’étais conseillère des salarié·es aux prud’hommes, elle a tout fait pour que je parte », résume Manuela.
Après quinze ans dans la structure, marquée par plusieurs accidents, dont un accident de trajet et un mal de dos dû au décrochage d’une machine à laver, à une époque où aucune réglementation n’encadre encore le port de charges, elle négocie une rupture conventionnelle.
Officiellement pour ouvrir un restaurant avec son mari, ce qu’elle fait en 2015. Mais l’aventure se heurte aux mouvements des Gilets jaunes, puis au Covid. Pendant le premier confinement, le couple, installé dans un camping-car faute de logement abordable près du restaurant, enchaîne des journées de douze heures, sept jours sur sept, sans autre salarié·e.
« À 30 ans, tu peux. À 50 ans, tu te dis non », tranche Manuela.
Le restaurant ferme, fin de l’aventure.
Obtenir un diplôme pour faire reconnaître l’expérience
En 2021-2022, de nouveau au chômage, Manuela veut faire tout autre chose que l’aide à la personne, un métier qu’elle sait éprouvant pour le corps : « On considère qu’aujourd’hui, le métier d’intervenant à domicile est pire, au niveau des TMS, que celui de maçon. La pénibilité est énorme ».
Mais Pôle Emploi pointe la demande dans le secteur, insiste sur son expérience et l’incite à rempiler. Cette fois, elle pose une condition : « Je veux une reconnaissance, une réelle reconnaissance de mes compétences (…) Je ne veux pas quelque chose de qualifiant, je veux un papier qui justifie ce que j’ai acquis, un véritable diplôme ».
Elle suit donc une formation diplômante avec le Greta : remise à niveau en secourisme, pathologies neurodégénératives comme Alzheimer, Parkinson, Lyme ou Charcot, toilettes au lit encadrées par des infirmières et découverte du matériel technique : verticalisateurs, lève-personne, disques de transfert.
Autant d’outils qu’elle n’avait jamais eu l’occasion d’utiliser en quinze ans de métier alors même qu’ils existent et permettent de préserver son corps et sa santé.
« Je n’aurais jamais pu lever le monsieur de son lit et le mettre sur son fauteuil si je n’avais pas le lève-personne », dira-t-elle plus tard, à propos d’un bénéficiaire de 130 kilos.
Auxiliaire de vie à domicile ou en Ehpad : deux réalités du soin
Le choix du domicile pour préserver le lien humain
C’est à l’issue de cette formation qu’elle rejoint Onela, à Libourne, appartenant à l’époque au groupe Colisée, qui comprend des cliniques, des maisons de retraite et des structures d’aide à domicile.
Elle y teste un temps le travail en Ehpad avant de confirmer sa préférence pour le domicile : « Je trouve que c’est plus humain. Là, tu es avec une personne. Tu rentres dans son intimité. Tu vis à son rythme ».
En établissement, la cadence au détriment de la dignité
En établissement, la cadence ne pardonne pas. Le matin, dès l’arrivée, il faut donner les petits déjeuners à celles et ceux qui ne sont pas en capacité de manger seul·es.
« On donnait le petit déjeuner aux gens qui étaient atteints d’Alzheimer, par exemple, qui n’étaient pas capables de se nourrir ou qui faisaient des fausses routes. On était obligé·es de désépaissir la nourriture, de donner la becquée ».
Une fois le petit déjeuner fini, il faut enchaîner les toilettes au lit, puis une nouvelle aide au repas au déjeuner. Le soir, c’est le nursing, c’est-à-dire une petite toilette intime, parfois dix d’affilée, avant de les mettre en pyjama, de leur donner leurs médicaments et de les mettre au lit.
« Si vers la fin tu vois que tu ne vas pas avoir le temps, la toilette, c’est du tête-cul. Tu nettoies la tête et tu passes le gant sur le cul. Tant pis, on passe à autre chose, pas le temps », se souvient-elle, amère.
Le glissement des tâches dans l’aide à domicile
Manuela fait donc le choix de l’intervention à domicile, plus en phase avec ses valeurs, « car c’est un contact privilégié, humain, où on peut prendre le temps et respecter le rythme des personnes, même si malheureusement, avec les restrictions budgétaires, on nous augmente le nombre de tâches à effectuer en réduisant le temps d’intervention au détriment de la prise en charge ».
Avec le manque d’infirmier·es, ou du fait que certains actes leur soient mal payés, Manuela déplore que les auxiliaires de vie soient contraintes de s’y substituer : « On se retrouve à faire des soins infirmiers qui sortent des limites de nos compétences, comme faire des toilettes au lit au lieu de l’aide à la toilette, comme mettre ou enlever des bas de contention ou comme changer des pansements sur les escarres, par exemple ».
C’est ce qu’on appelle le glissement des tâches.
Indemnités kilométriques des auxiliaires de vie : le cœur du combat
Des kilomètres au compteur, mais pas toujours indemnisés
Le cœur du combat de Manuela, c’est la question des indemnités kilométriques et du temps de déplacement, mal compensés et mal calculés.
Les intervenantes ne sont indemnisées qu’entre deux clients, jamais sur le premier ni le dernier trajet de la journée.
« C’est pour ça qu’on nous donne les dossiers les plus loin de chez nous le matin et le soir ».
Nous l’expliquions dans notre article consacré à une journée type d’assistante de vie : derrière les contrats à temps partiel, c’est souvent une journée entière qui est absorbée par le travail.
Des déplacements calculés sans tenir compte de la réalité du terrain
Les distances sont évaluées via Google, sans tenir compte de la réalité du terrain : les rues piétonnes de Saint-Émilion qui imposent de se garer loin et de marcher, les lieux-dits mal géolocalisés, les jardins à traverser, les engins agricoles sur les routes, notamment en période de vendanges, les boîtes à clés à chercher avant même de pouvoir badger et de commencer à être payée.
Quant à la fameuse « prime gros rouleur », elle est, selon elle, inadaptée à des trajets qui changent chaque jour : « Notre lieu de travail change sans arrêt, il n’est jamais le même d’un jour à l’autre et d’une semaine à l’autre, nous ne pouvons pas prétendre à cette prime ».
Quand elle interroge sa direction sur le nombre de salarié·es concerné·es au sein d’un groupe qui frôle désormais les 10 000 employé·es, la réponse est nette : très peu, en réalité quasi exclusivement les administratif·ves.
Véhicule personnel, assurance, entretien : des frais supportés par les salariées
Manuela dénonce aussi la marge prise par l’entreprise sur les courses facturées aux clients.
« Ils facturent 1,20 euro au client. Et nous, on a 40 centimes. Ils font la culbute deux fois, ça paraît fou », s’insurge-t-elle.
Contrairement aux infirmières libérales qui peuvent déduire leurs frais kilométriques de leurs charges, les intervenantes à domicile n’ont pas ce levier, alors même qu’elles utilisent leurs véhicules personnels, en assument l’entretien, l’assurance dédiée et une usure plus rapide et plus importante.
Travailler à perte : pourquoi une pétition a été lancée
Des négociations annuelles obligatoires sans réponse suffisante
Au-delà de toutes ces questions, les négociations annuelles obligatoires de février sont le déclencheur.
La CGT demande une revalorisation des salaires, des indemnités kilométriques, de la prime d’entretien et de la prime mobilité pour celles et ceux qui travaillent à vélo ou en trottinette.
Refus sur ce dernier point et sur les autres. La direction propose deux centimes d’augmentation pour les aides ménagères qui ont les salaires les plus bas, rien sur les indemnités kilométriques, ni rien non plus pour l’entretien des blouses, que les salariées doivent laver elles-mêmes au quotidien faute d’en recevoir plus d’une.
« Vous pensez que nos collègues vont être contentes qu’on leur annonce qu’on s’est battues et qu’on a généreusement obtenu deux centimes au-dessus du SMIC ? » lance-t-elle alors à sa direction.
Face à elle, la direction botte en touche, arguant de ce qu’elle a été obligée de souscrire une assurance invalidité décès pour ses salarié·es et qu’elle n’a pas les moyens d’en faire plus.
Manuela insiste, réclame un coup de pouce compte tenu de l’explosion des prix du carburant. Rien n’y fait. C’est le refus.
Quand les auxiliaires de vie ne peuvent plus payer pour aller travailler
Manuela évoque le cas d’une collègue, mère de trois enfants, enceinte, qui ne fait que cent heures par mois et annonce qu’elle ne reprendra pas après son congé maternité, car entre la nounou et les indemnités kilométriques insuffisantes, « elle travaille à perte ».
« Si je dois choisir entre nourrir mes enfants ou travailler, je suis désolée, il vaut mieux que je reste chez moi », lui aurait dit la jeune femme.
Très en colère, Manuela en parle alors à Stéphane Fustec, conseiller de la fédération CGT Commerce et Services. Ils décident ensemble de lancer une pétition.
Le texte décolle vite, jusqu’à 1 500 signatures par jour au début.
« Je ne pensais pas qu’on allait avoir autant de signatures, raconte Manuela, je me réjouissais, je croyais alors que le gouvernement allait bouger ».
Bien que le nombre quotidien de signatures ait nettement ralenti depuis, la pétition cumule aujourd’hui près de 80 000 signatures au total.
Une victoire en demi-teinte pour les auxiliaires de vie
Une mobilisation importante, mais encore trop isolée
Manuela reste lucide sur la portée du mouvement. Rapportée aux 600 000 intervenant·es à domicile que compte le secteur, la mobilisation lui paraît modeste, d’autant qu’elle sait qu’une bonne partie des premières signatures vient des rangs de la CGT elle-même.
Elle pointe aussi l’isolement structurel du métier, qui empêche toute solidarité spontanée : « Dans ma structure, on est 51. Je connais trois salarié·es sur 51. (…) On ne se croise pas ».
Elle a essuyé des critiques en ligne, du genre « si tu n’as pas les moyens de payer l’essence, va travailler à vélo ». Elle les balaie d’un revers de main : « Est-ce que les gens ont le courage de transporter une personne handicapée sur le porte-bagages d’un vélo ? Est-ce que c’est adapté ? ».
Précarité, pénibilité, reconnaissance : faire entendre la voix des aides à domicile
Pour elle, la pétition a tout de même eu un mérite, celui de faire émerger, dans le débat public, des mots qu’elle utilise depuis longtemps : précarité, pénibilité, part des femmes sous le SMIC, au moment même où le gouvernement annonçait une revalorisation des indemnités kilométriques.
« Pour la première fois dans ces nombreuses crises, on a enfin cité les auxiliaires de vie, à part entière », observe-t-elle, sans toutefois s’en attribuer le mérite, mais « peut-être que je me fais des idées ».
Reste un sentiment d’inachevé. Le nombre de signatures, d’abord, qu’elle juge trop faible au regard de la profession et qui ne la reflète pas. Et l’absence de réponse politique digne de ce nom : « Je n’ai pas eu un retour, pas même un petit mot d’un secrétaire, d’un cabinet ministériel, du Premier ministre ».
Désabusée, Manuela va jusqu’à se demander si ça valait la peine de tant s’investir, de s’exposer, d’être critiquée, voire incendiée.
Un goût d’amertume qui résume, pour elle, la place encore marginale accordée à un métier essentiel : « On a enfin parlé de nous, peut-être pour la première fois, mais on est toujours aussi peu considérées ».
Pour aller plus loin, découvrez la mobilisation “Coup de pompe”. Pour agir maintenant, signez la pétition “Hausse du carburant : nous refusons de payer pour travailler !”
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