La journaliste et documentariste Ixchel Delaporte s’est glissée dans la peau d’une aide à domicile pendant plusieurs mois. En s’appuyant sur cette expérience immersive, elle a écrit un ouvrage*, à la fois salutaire et glaçant, sur le monde de la vieillesse et de la dépendance.

Écrit par Chrystel Jaubert

Une immersion brutale au pays de la vieillesse

Elle n’avait pas mesuré à quel point ce serait brutal. À quel point le travail des aides à domicile était harassant. À quel point les personnes âgées ou dépendantes étaient fragiles et seules. La journaliste et documentariste Ixchel Delaporte s’est faite embaucher par des entreprises privées de services à la personne. Elle s’est ainsi glissée pendant plusieurs mois dans la peau d’une aide à domicile, sans la moindre qualification ou formation préalable. Du quotidien de ces travailleuses précaires et des personnes âgées dont elles s’occupent, elle a fait un livre* sensible et humain.

Ixchel Delaporte présente son livre sur son immersion parmi les aides à domicile, au pays de la vieillesse

Un secteur en tension où la précarité est la norme

Vieillissement, perte d’autonomie, dépendance. Au-delà des mots, il y a des personnes âgées ou malades. Beaucoup sont isolées, souvent en état de mort sociale. Et la crise du covid n’a rien arrangé. Ixchel Delaporte brosse de beaux portraits, très touchants, de ces personnes qu’elle est amenée à prendre en charge. Leur sort, leur survie quotidienne, dépend exclusivement du passage de leurs aides à domicile. Celles-ci sont souvent les seuls liens sociaux de leurs journées. Dame de compagnie relate précisément les rencontres et les premiers instants sur le fil. Mais aussi la relation qui se construit, la difficulté à répondre à tous besoins, l’épuisement qui survient très vite.

Dans ce travail d’immersion, Ixchel Delaporte laisse quelques plumes. Car le quotidien des aides à domicile du secteur privé lucratif ressemble à une course contre la montre du matin au soir. Les plannings changent tout le temps. Les temps de trajet sont bien plus longs que prévus. Et les retards s’accumulent...

Dans ce secteur en tension qui recrute à tour de bras même sans qualification, la précarité est la norme, le chantage à l’emploi fréquent. Pas d’autre choix pour ces femmes souvent déjà vulnérables que de continuer. Elles le font trop souvent au détriment de leur santé et jusqu’à l’arrêt maladie, l’ultime issue. La fatigue est physique autant que morale. Les questions d’éthique doivent être mises de côté, il faut avancer et ce, pour des salaires de misère. Et pourtant, toutes disent aimer leur métier.

Un chemin difficile vers la reconnaissance pour les aides à domicile

Ce que ce livre dit de notre société est terrible, tant une forme de violence institutionnelle s’exerce à l’encontre de populations fragiles. Les personnes âgées et les aides à domicile sont invisibles et n’intéressent pas grand monde. Les unes sont vieilles, lentes et recluses, les autres sont précaires, vulnérables et isolées. Dans ces conditions, difficile de s’organiser et peser pour obtenir une reconnaissance à la hauteur de leur utilité sociale. Et pourtant, compte-tenu du vieillissement de la population et des besoins qui vont en découler, il faudra davantage d’aides à domicile. Aussi, gagner des conditions de travail dignes et des salaires décents est indispensable pour elles comme pour l'ensemble de la société.

*Dame de compagnie en immersion au pays de la vieillesse, éditions du Rouergue, collection La Brune, 240 pages, 19,90 €

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