Austérité : Sophie Binet alerte sur la double peine des salariées du service à la personne
L'économie se dégrade, les prix augmentent, les services publics s'affaiblissent et le gouvernement annonce une nouvelle cure d'austérité. Mais qui va réellement payer la facture ? Dans ce premier épisode d'un entretien en trois parties, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, et Stéphane Fustec, conseiller de la fédération CGT Commerce et Services, analysent les conséquences des choix économiques et budgétaires sur les salarié·es. Avec une attention particulière aux métiers de l'aide à domicile, des services à la personne et de la petite enfance, déjà confrontés aux bas salaires et à la précarité.
Inflation et austérité : les conséquences pour les salariées
Tous les indicateurs économiques ont viré au rouge. Comment appréhendez-vous la séquence ?
Sophie Binet : Il faut regarder les choses en face : notre économie est en train de s’enfoncer dans une spirale dangereuse. Nous sommes au bord de la récession. Les prix continuent à augmenter, les salaires stagnent et le chômage progresse. Pourquoi ? Parce que les travailleur·ses sont obligé·es de se serrer la ceinture et que la consommation s’effondre. En revanche, les dividendes et les profits des grandes entreprises atteignent des records. Jamais les entreprises françaises n’ont distribué autant à leurs actionnaires, nous sommes vice-champions du monde des dividendes, juste derrière les américains ! Et pourtant, au lieu de s’attaquer aux profits, le gouvernement continue de répondre par l’austérité pour les travailleur·ses et les services publics. C’est un non-sens économique et social. On l’a vu cet été, nos services publics sont essentiels et font tenir le pays pendant les crises. Mais c’est aussi parce qu’ils ont été abimés par des années d’austérité que la France est en difficulté. Si notre justice avait suffisamment de moyens, la petite Lyhanna n’aurait probablement pas été assassinée. Si 45 000 lits n’avaient pas été fermés dans les hôpitaux, nous aurions pu éviter des morts cet été. Si nos pompiers étaient suffisamment nombreux et équipés, 100 000 hectares de forêts ne seraient pas partis en fumée. Sacrifier nos services publics, c’est sacrifier l’avenir, on le voit avec la mobilisation des étudiant·es et des lycéen.nes.
Stéphane Fustec : J’essaie d’appréhender d’abord la séquence à partir de la situation des salariées que nous représentons. Quand on parle d’inflation, de prix de l’énergie ou du carburant, pour une aide à domicile qui utilise quotidiennement sa voiture pour aller d’un·e bénéficiaire à l’autre, ce n’est pas un indicateur économique : c’est ce qui lui reste à la fin du mois. Et quand on parle de ralentissement économique ou de réduction de la dépense publique, pour une salariée d’une entreprise de services à la personne ou d’une crèche privée, cela peut vouloir dire moins d’effectifs, davantage de pression sur les plannings et des négociations salariales encore plus difficiles. Et pour une assistante maternelle, la dégradation du pouvoir d’achat des familles peut avoir des conséquences directes sur le recours à son mode d’accueil et donc sur son propre revenu. Ce qui m’inquiète, c’est donc le risque d’une double peine : des salariées déjà parmi les moins bien rémunérées subissent l’augmentation de leurs dépenses quotidiennes et pourraient maintenant devoir supporter les conséquences des politiques d’économies. Dans ces métiers, les marges de manœuvre individuelles sont déjà extrêmement faibles.
Pour mieux comprendre : pourquoi la hausse du carburant pénalise-t-elle autant les aides à domicile ?
Derrière le prix de l'essence, c'est toute la question des bas salaires, des déplacements professionnels et de la précarité des aides à domicile qui se pose.
→ Lire notre article : Aide carburant pour les « grands rouleurs », l'arbre qui cache la forêt !
Budget 2027 : quelles conséquences des économies pour les services à la personne ?
Le gouvernement prétend réaliser 54 milliards d’économies au budget 2027 et appelle l’ensemble des Français·es à se serrer la ceinture. Qu’en pensez-vous ?
SF: Je pose une question très simple : où va-t-on économiser 54 milliards ? Parce que si ces économies touchent les collectivités, la Sécurité sociale, les politiques de l’autonomie, de la petite enfance ou les prestations versées aux familles, elles finiront nécessairement par arriver jusqu’aux salariées que nous représentons. Une grande partie de l’aide à domicile, de l’accompagnement du handicap, de la perte d’autonomie et de la petite enfance dépend directement ou indirectement de financements publics et sociaux. On ne peut donc pas dire d’un côté qu’il faut développer les services à la personne, créer des places d’accueil, accompagner le vieillissement de la population et permettre aux personnes dépendantes de rester à domicile et de l’autre, demander des milliards d’économies aux acteurs qui doivent précisément répondre à ces besoins. Et quand on demande encore aux salariées de ces secteurs de se serrer la ceinture, j’ai envie de répondre : pour beaucoup, elle est déjà au dernier cran.
SB : Oui, c’est toujours le même scénario. Quand il s’agit de faire payer les travailleur·ses, il n’y aurait jamais d’alternative. Quand il s’agit de préserver les profits, il n’y aurait jamais d’argent à récupérer. Les 54 milliards d’économies annoncés par le gouvernement reposent une nouvelle fois sur les mêmes : les salarié·es, les retraité·es, les malades, les usager·es des services publics. Il faut que le gouvernement arrête de nous faire les poches. Dans le même temps, les cadeaux aux grandes entreprises et aux plus fortunés sont préservés. C’est précisément ce que la CGT a dénoncé dans son analyse du budget. Mais il faut aussi mesurer ce que cela signifie concrètement. Quand on réduit les moyens de la petite enfance, de l’hôpital, du grand âge, du handicap ou de l’aide à domicile, on ne fait pas disparaître les besoins. On transfère la charge sur les familles et, en pratique, principalement sur les femmes. Il faut arrêter de présenter les dépenses sociales comme une charge. Une aide à domicile, une auxiliaire de vie, une professionnelle de la petite enfance exercent des emplois indispensables. Ce sont aussi des métiers qui permettent à des millions d’autres personnes de travailler. Le problème de la France n’est pas qu’elle dépense trop pour celles et ceux qui travaillent et prennent soin des autres, c’est qu’elle ne répartit pas suffisamment les richesses produites par leur travail.
Salaire net, salaire brut : pourquoi la CGT défend les augmentations de salaire
Bon nombre de candidat·es à la présidentielle disent vouloir augmenter les salaires en rapprochant le net du brut. Que signifie ce débat selon vous ?
SB : Il faut être très clair : les salarié·es ont besoin de gagner plus, pas de perdre de la protection sociale. Présenter le « rapprochement du salaire net et du salaire brut » comme la solution miracle est un enfumage ! Le salaire net c’est pour le mois, le salaire brut c’est pour la vie. Les cotisations sociales ne sont pas de l’argent perdu, elles financent notre assurance maladie, nos retraites, notre protection sociale. C’est du salaire socialisé. La CGT revendique donc de véritables augmentations de salaires. Depuis 2020, les prix ont fortement augmenté alors que les rémunérations n’ont pas suivi. Et il faut commencer par les bas salaires. Dans les services à la personne, beaucoup de salarié·es, essentiellement des femmes, travaillent avec des rémunérations faibles, souvent à temps partiel, tout en assumant des contraintes importantes de déplacement et des responsabilités considérables.
SF : C’est vrai que dans nos secteurs, cette proposition peut évidemment sembler attractive. Quand on gagne peu, cinquante ou cent euros supplémentaires par mois comptent énormément. Mais il faut expliquer ce qu’il y a entre le brut et le net. Ce ne sont pas des prélèvements inutiles. Comme le dit Sophie, ce sont principalement des cotisations qui financent la maladie, la retraite, les accidents du travail, la famille ou le chômage. Et ce sont précisément les salariées que nous représentons qui ont besoin d’une protection sociale solide. Une aide à domicile exposée aux troubles musculo-squelettiques, une professionnelle de crèche qui porte des enfants toute la journée, une assistante maternelle confrontée à un arrêt maladie ou à la perte d’un contrat ont besoin de droits sociaux. Notre réponse est donc beaucoup plus simple : si on veut augmenter le net, commençons par augmenter le brut. Il faut augmenter les salaires conventionnels, reconnaître les qualifications, revoir les classifications et construire de véritables déroulements de carrière.
À suivre dans l'épisode 2
Canicule, accidents du travail, épuisement : comment protéger la santé de celles et ceux qui prennent soin des autres ? Sophie Binet et Stéphane Fustec reviennent sur les risques professionnels et les mesures que la CGT revendique pour améliorer les conditions de travail.
→ Lire l'épisode 2 : Canicule, accidents, épuisement : la santé des salariées en danger
Se syndiquer, c'est ne plus rester seul.e
